Innovation: il est crucial de ne pas oublier la propriété intellectuelle!

Chronique par Norma Kozhaya, vice-présidente – Recherche et économiste en chef du CPQ, publiée le 10 mars 2026 sur le site du journal Les Affaires.

L’innovation constitue sans contredit un moteur essentiel de croissance économique et de prospérité. Elle est aussi un moyen privilégié de répondre aux nombreux défis auxquels nos sociétés sont confrontées. Dans un marché mondial de plus en plus concurrentiel et dans un environnement marqué par l’incertitude, elle représente un levier stratégique de différenciation, de compétitivité et de résilience, tant pour les entreprises que pour les économies.

Qu’il s’agisse de défis conjoncturels ou de transformations structurelles majeures — comme les changements climatiques ou le vieillissement démographique —, l’innovation s’impose comme une nécessité. Elle ne se limite pas aux avancées technologiques ou industrielles: elle englobe également les innovations sociales et organisationnelles, qui transforment les façons de produire, de collaborer et de créer de la valeur.Innover comporte toutefois des risques: technologiques, scientifiques, financiers ou commerciaux. L’innovation exige des ressources importantes et des investissements soutenus sur le long terme. C’est pourquoi les pouvoirs publics interviennent pour encourager la prise de risque et soutenir l’effort d’innovation, notamment par des crédits d’impôt, des subventions à la recherche-développement (R-D) et des politiques d’approvisionnement public. Les travaux de la professeure Catherine Beaudry mettent d’ailleurs en lumière l’effet positif des programmes gouvernementaux qui contribuent à atténuer les contraintes de financement des entreprises innovantes, et ce, évidemment, en complément aux initiatives entrepreneuriales, qui sont la véritable source d’innovation et la bougie d’allumage.

Le problème de la commercialisation

Cependant, un enjeu majeur demeure: la capacité à commercialiser les innovations et à en capter pleinement les retombées économiques. Le Québec, comme l’Ontario et d’autres provinces canadiennes, éprouve des difficultés à transformer ses inventions en succès commerciaux durables.

La gestion et la protection de la propriété intellectuelle (PI) constituent à cet égard des enjeux stratégiques. Sans une stratégie claire d’appropriation et de valorisation, les innovations risquent de profiter davantage à des intérêts étrangers qu’à l’économie locale.

Les constats à cet égard sont préoccupants. Selon une étude de l’Institut de recherche en politiques publiques, la majorité des demandes de brevets déposées aux États-Unis par des équipes comprenant au moins un inventeur canadien sont initialement attribuées à des entreprises à l’extérieur du Canada ou à des filiales étrangères au Canada. De plus, une proportion importante des brevets détenus par des résidents canadiens est ensuite vendue à des entités étrangères. La part des brevets transférés à l’étranger est ainsi passée de 18% en 1998 à 45% en 2018. En cédant leur propriété intellectuelle, les chercheurs et entrepreneurs canadiens renoncent souvent à exploiter et à développer localement les technologies qu’ils ont contribué à créer.

Cet héritage de «patenteux», une force réelle

Le Conseil du patronat l’affirme depuis longtemps: le Québec dispose pourtant d’atouts considérables. En intelligence artificielle, comme dans les domaines liés à la décarbonation et à la transition énergétique, il peut compter sur des chercheurs et des infrastructures de calibre mondial. Mais cette excellence scientifique ne se traduit pas toujours par un leadership industriel durable. Notre tradition d’ingéniosité — cet héritage de «patenteux» — constitue une force réelle, mais elle ne produit pas tous les effets escomptés si les entreprises issues de ces innovations sont rapidement vendues à des intérêts étrangers, faute de capitaux et d’accompagnement stratégique.

Même si les brevets ne reflètent pas l’ensemble de l’activité d’innovation, ils demeurent l’un des rares indicateurs comparables à l’échelle internationale. Or, le Québec dépose deux à trois fois moins de brevets par million d’habitants auprès du United States Patent and Trademark Office que des pays comme la Suède, la Finlande ou le Japon. Cet écart souligne la nécessité de renforcer notre stratégie en matière de propriété intellectuelle.

Les gouvernements du Québec et du Canada ont amorcé certaines initiatives — notamment au Québec par l’entremise d’Investissement Québec, par la Déduction incitative pour la commercialisation des innovations (DICI) et la refonte des programmes d’aide à la R&D —, mais les efforts doivent être intensifiés.

La propriété intellectuelle constitue en effet un levier déterminant: elle crée un avantage concurrentiel, améliore le rendement des investissements en R&D et accroît la valeur des entreprises. Dans un contexte où un nombre important d’entreprises sera appelé à changer de mains au cours des prochaines années, cet enjeu devient encore plus crucial, particulièrement lorsque ces entreprises détiennent des actifs de propriété intellectuelle développés avec l’appui de fonds publics. Il faut mieux accompagner les chercheurs et les entrepreneurs dans l’accès, la protection et la commercialisation de la propriété intellectuelle. Il faut accroître la formation et la sensibilisation à ce sujet au sein de l’écosystème entrepreneurial et des réseaux d’innovation, notamment auprès des PME, et mieux les soutenir pour qu’elles puissent utiliser la propriété intellectuelle comme un levier de croissance.

Renforcer notre capacité à innover est nécessaire, mais ne suffit pas, il faut maximiser les retombées des fonds publics investis dans l’innovation et sa commercialisation en s’assurant que les retombées économiques de cette innovation demeurent ici et contribuent durablement à la création de richesse collective.

Consultez la version originale sur le site du journal Les Affaires

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