Lettre ouverte cosignée par la présidente et cheffe de la direction du CPQ, Michelle LLambias Meunier, publiée le 22 avril 2026 dans Le Devoir.
Quand des représentants des milieux de l’économie, de l’aménagement du territoire, de la santé, de l’architecture, de la construction, de l’agriculture, de l’environnement, du patrimoine, ainsi que des milieux municipal et syndical sonnent ensemble l’alarme, c’est que l’enjeu est majeur.
Les crises de l’habitation, des infrastructures et du climat, comme la pression croissante sur notre système de santé et la désaffection de notre patrimoine bâti, ont au moins une cause commune : notre modèle de développement territorial et économique. Le prochain gouvernement du Québec, qui sera élu en octobre, devra saisir l’occasion qui se présentera pour agir avec plus d’ambition en aménagement du territoire.
Soulignons que le déficit de maintien des infrastructures du gouvernement du Québec — routes, écoles, hôpitaux — est passé de 21 milliards à 45 milliards de dollars depuis 2018. De même, la part des infrastructures de transport en mauvais état au Québec est nettement supérieure à celle du reste du Canada.
Du côté municipal, le portrait est tout aussi alarmant, car le déficit de maintien d’actifs des infrastructures sous la responsabilité des villes dépasse les 45 milliards. Des dizaines de milliers de projets de logements restent bloqués faute d’infrastructures pour les soutenir, en particulier celles destinées à la gestion des eaux.
La 4e édition des Indicateurs du bien-être au Québec confirme par ailleurs la nécessité d’agir. Trois dimensions cruciales directement liées à la façon dont nous aménageons nos villes et nos régions se détériorent : le logement, l’accès à une alimentation de qualité et la santé mentale.
La Politique nationale de l’architecture et de l’aménagement du territoire (PNAAT), adoptée en 2022, prescrit la bonne approche : consolider les milieux déjà dotés d’infrastructures, développer au bon endroit et protéger les terres agricoles ainsi que les milieux naturels. Cette politique pose également des constats lucides quant à la sous-utilisation des actifs immobiliers dans de nombreuses municipalités.
Toutefois, les gestes ne suivent pas toujours les paroles. On érige des hôpitaux et d’autres bâtiments publics loin des services, et parfois même sur des terres agricoles. On sous-finance le transport collectif. On demande aux municipalités régionales de comté de réviser leur schéma d’aménagement et de développement pendant que l’État agit à l’encontre de sa propre politique.
Des exemples à suivre
Certaines municipalités montrent l’exemple. À Longueuil, la mairesse, Catherine Fournier, s’est engagée à limiter la construction de nouveaux équipements publics pour se concentrer sur la réfection de l’existant. Le potentiel d’économies est majeur.
Victoriaville a fait un pari similaire en se dotant d’outils urbanistiques pour encadrer sa consolidation, dont un guide de design, une carte interactive et un cadre réglementaire adapté à une ville de taille moyenne.
Nous devons utiliser le plein potentiel de nos infrastructures existantes avant d’en construire de nouvelles. Il est nécessaire de concentrer les logements et les services dans les secteurs où c’est possible, où les aqueducs, les écoles et le transport collectif sont déjà en place. Il est aussi important de prioriser les bâtiments qui existent déjà, de maximiser leur capacité, de les requalifier et d’assurer leur bon entretien.
D’autres gouvernements ont déjà pris un tel virage. Par exemple, la Colombie-Britannique permet la densification douce sur la plupart des terrains résidentiels (jusqu’à quatre logements par lot) depuis 2023. La Nouvelle-Zélande a une stratégie similaire qui porte ses fruits (record de construction et baisse des prix immobiliers). Dans les deux cas, c’est le gouvernement qui a agi — pas uniquement les municipalités à la pièce.
Au Québec, on laisse encore tout le fardeau de ces décisions à l’ordre municipal, sans la cohérence d’ensemble nécessaire du gouvernement pour faire face aux crises multiples. Inspirons-nous des stratégies qui fonctionnent ailleurs.
La densification bien planifiée, c’est aussi ce qui permet d’assurer la présence de commerces et de services de proximité dans nos quartiers et nos villages, très souvent des entreprises québécoises et d’économie sociale. Quand la clientèle habite à distance de marche, le dépanneur, la pharmacie et le café du coin restent viables. Consolider nos milieux de vie, c’est protéger leur vitalité économique et sociale au quotidien.
À quelques mois des élections, nous demandons aux formations politiques un engagement clair : que le Québec utilise ses leviers d’aménagement pour créer des milieux de vie complets et permettre le développement là où les infrastructures existent déjà sans artificialisation des milieux naturels et agricoles. Cela passe notamment par la mise à niveau des infrastructures d’eau et de transport collectif et par le renouvellement ambitieux du plan d’action de la PNAAT avant son échéance de 2027.
Quand tous ces milieux s’entendent sur un problème et sur une cause, il importe d’agir.
Signataires
Michelle LLambías Meunier, présidente et cheffe de la direction du Conseil du patronat du Québec ; David Paradis, urbaniste et codirecteur général de Vivre en Ville ; Martin Vaillancourt, directeur général du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement ; Véronique Proulx, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec ; Béatrice Alain, directrice générale du Chantier de l’économie sociale ; Francine Sabourin, directrice générale de l’Association de la construction du Québec ; Martin Lapointe, urbaniste, président de l’Association des aménagistes régionaux du Québec ; Nathalie Prud’homme, urbaniste émérite, présidente de l’Ordre des urbanistes du Québec ; Christophe Aura, président-directeur général de COPTICOM ; Renée Genest, directrice générale d’Action patrimoine ; Olivier Carrière, secrétaire général de la Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec ; Annie Chaloux, professeure adjointe à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et codirectrice du Groupe d’études et de recherche sur l’international et le Québec (GERIQ) ; François Delorme, professeur associé au Département d’économie à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, p.-d.g. de Delorme Lajoie Consultation et chercheur au Laboratoire des inégalités mondiales ; Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal ; Claudia Villeneuve, présidente de l’Association des architectes paysagistes du Québec ; Pierre Corriveau, président de l’Ordre des architectes du Québec ; Éric Lord, directeur général du Réseau Culture 360o; Tommy Théberge, directeur général de l’Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ) ; Patricia Clermont, responsable de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME) ; Loïc Blancquaert, maire de Saint-Lambert et membre de la Commission de l’aménagement, du patrimoine et de la culture de la Communauté métropolitaine de Montréal ; Martin Caron, président général de l’Union des producteurs agricoles ; Samuel Pagé-Plouffe, coordonnateur de l’Alliance ARIANE.