Finance et politiques publiques : réflexions d’un contrarian
Discours du président du CPQ, Michel Kelly-Gagnon, à l'occasion de la conférence inaugurale de la Série Finance et Politique de Montréal Ernst & Young (Montréal, 5 novembre 2008)Mesdames, Messieurs,
J'aimerais remercier d'abord les coprésidents et fondateurs de la Série Finance et Politique de Montréal, Vincent Gendreau et Guillaume Marion, pour leur aimable invitation.
C'est un grand plaisir de m'adresser à vous tous aujourd'hui.
J'aimerais vous féliciter également d'avoir pris cette initiative. C'est essentiel en effet que des gens de la finance comme vous réalisent jusqu'à quel point les politiques gouvernementales, bonnes ou mauvaises, peuvent avoir un impact très réel sur les marchés, sur votre carrière et sur votre vie en général.
Un événement comme aujourd'hui est encore plus pertinent en ces temps de crise où tout le monde cherche des réponses et tente de comprendre ce qui se passe véritablement.
Vous serez bientôt sur le marché du travail ou vous l'êtes déjà depuis peu. Vous êtes les décideurs économiques de demain. Dans 10 ou 20 ans, quand vous serez dans des positions d'influence, ce sont les leçons que vous allez tirer de la présente crise qui influeront sur vos décisions.
Réflexions sur la crise financière américaine
J'aimerais donc vous faire part de quelques-unes de mes réflexions sur ce qui se passe.
Je n'ai sans doute pas besoin d'expliquer à des gens en finance ce qu'est la position de « contrarian ». Un contrarian, c'est quelqu'un qui n'achète pas les mêmes titres populaires et aux prix gonflés que tout le monde, et qui ne suit pas les mouvements de masse.
Comme représentant du patronat, je n'ai pas nécessairement le temps ni l'intérêt de jouer à la bourse. Ni d'ailleurs les millions à investir! Par contre, j'ai développé ce qu'on pourrait appeler une mentalité contrarian sur le plan des politiques publiques. Quand tout le monde se met à répéter les mêmes explications ou les mêmes théories, je me dis qu'il y a peut-être une autre vérité ignorée derrière ça.
Pendant les périodes de bulle financière, par exemple, on dirait que les lois traditionnelles de l'économie ne tiennent plus. Si l'on se fie à la mentalité dominante, on n'a plus besoin de travailler et de faire des efforts pour s'enrichir.
Les prix montent et la richesse se crée toute seule! Il suffit d'investir dans les bons titres, ou dans les bonnes propriétés, et hop! on s'enrichit! C'est simple et tout le monde peut le faire. Et ça va continuer indéfiniment.
C'est ce qu'on entendait pendant la bulle des nouvelles technologies à la fin des années 90, et dans la bulle de l'immobilier au cours des dernières années.
Quand vous percevez ce genre de situation, il est temps qu'une petite lumière rouge s'allume dans votre tête.
La richesse ne se crée pas toute seule, pour tout le monde, simplement en spéculant.
Dans beaucoup d'institutions financières à travers le monde, ceux qui se fiaient uniquement à des données économétriques et des calculs mathématiques de risque n'ont rien vu venir. Et aujourd'hui, ils sont pris avec les problèmes qu'on sait.
Ceux qui se sont méfiés des mouvements de masse et qui ont essayé plutôt d'appliquer une logique économique fondamentale ont probablement été plus prudents. Et ils sont en meilleure posture aujourd'hui.
C'est pour ça que je vous conseillerais à tous de cultiver une vue d'ensemble de l'économie. Les politiques publiques, les politiques fiscales et monétaires des gouvernements, les grands débats sur la réglementation, les grands développements à l'échelle internationale : tout ça aura un impact sur votre travail.
On a tendance à l'oublier quand les choses vont bien. On a tendance à concentrer notre analyse sur le secteur bien spécifique où l'on a des décisions à prendre. Mais la réalité plus globale a tendance à nous rattraper.
Aujourd'hui, mon côté contrarian est interpellé quand j'observe le débat sur les causes et les solutions à la crise financière. La tendance générale est d'accuser le système capitaliste d'être instable. L'économie de marché trop laissée à elle-même mènerait à des excès et à des crises, et il faut donc la réglementer davantage pour éviter que ça se reproduise.
J'ai un problème avec cette interprétation. Tout d'abord, les 30 dernières années ont-elles réellement été caractérisées par le libéralisme économique et le rapetissement du rôle de l'État? Permettez-moi de présenter quelques données qui semblent montrer exactement le contraire.
Les études les plus récentes du Mercatus Center de l'Université George Masson nous enseignent qu'en 1980, le budget total des organismes américains de réglementation économique était de 2,3 milliards de dollars. Or, en 2008 il était de 6,1 milliards (tout cela en dollars constants de 2000)!
Autrement dit, les ressources consacrées à la réglementation économique ont connu une augmentation nette de 165 % durant les trois décennies de supposé libéralisme économique et de rapetissement de l'État.
En fait, en regardant seulement les ressources dédiées aux organismes américains dont le mandat est spécifiquement lié à la réglementation de la finance et des banques, on observe que leur budget est passé de 725 millions, en 1980, à 2,3 milliards aujourd'hui (toujours en dollars constants). Selon cette mesure, la réglementation dans ce domaine a triplé au cours des 30 dernières années.
Plusieurs économistes ont pointé du doigt aussi la politique monétaire très expansionniste de la Fed.
Le crédit trop facile a tendance à susciter des bulles. Et il faut comprendre que ce n'est pas le capitalisme qui est à l'origine de ça. Les banques centrales sont des organisations étatiques qui contrôlent et manipulent les taux d'intérêt et la masse monétaire.
On a beaucoup entendu parler aussi des interventions du gouvernement américain dans le marché immobilier où la crise a débuté. Le Community Reinvestment Act encourageait les institutions financières à prêter de l'argent à des gens qui n'en avaient pas nécessairement les moyens.
Et la moitié des hypothèques étaient rachetées par deux quasi-sociétés d'État : Fannie Mae et Freddie Mac. Ces deux entreprises bénéficiaient non seulement d'une garantie financière de l'État américain, mais également de conditions réglementaires privilégiées. Bref, le marché américain des hypothèques résidentielles était déjà, avant la crise, l'un des plus étatisés en Occident.
Je pense qu'il est essentiel de comprendre et d'avoir une bonne interprétation de ce qui se passe pour bien faire votre travail. Si vous êtes gestionnaires dans une institution financière ou une entreprise, vous ne pouvez pas faire abstraction des interventions des gouvernements. Vos décisions s'appuient sur votre évaluation de la solidité du marché, de la croissance à venir, de la rentabilité des investissements à faire, etc.
Par exemple, quand les banques centrales et les gouvernements décident de réduire les taux d'intérêt et d'injecter des sommes gigantesques pour renflouer les marchés financiers, est-ce que ça va régler ou empirer le problème?
Si le gouvernement décide de resserrer la réglementation des marchés financiers, est-ce que ça va le rendre plus stable et efficace, ou moins?
Si le gouvernement lance de gros programmes de dépenses et retombe dans les déficits, est-ce que l'économie va croître plus vite ou est-ce qu'on va prolonger la récession?
Je n'ai pas nécessairement de réponses précises et exactes à vous donner à toutes ces questions. Mais le message que j'aimerais vous transmettre est que, comme gestionnaires, vous ne pouvez pas simplement en faire abstraction. Vous ne pouvez pas simplement vous cantonner dans votre secteur d'activité comme si les politiques publiques n'avaient pas vraiment de pertinence pour vous.
Vous devez vous renseigner et vous faire votre propre idée. Vous devez vous intéresser aux théories économiques qui sous-tendent une interprétation ou une autre. Vous devez vous intéresser à l'histoire, à ce qui est arrivé durant la Grande Dépression, par exemple, ou durant la stagflation des années 70.
Et surtout, je vous dirais, vous devez éviter d'accepter les idées reçues à la mode. La mentalité de contrarian peut vous être très utile dans une telle situation. Plus vous développerez ces compétences, plus, je pense, vous serez de bons gestionnaires.
Mieux faire entendre la voix des créateurs de richesse
J'irais même un peu plus loin.
Nous, les gens d'affaires, les gestionnaires, on nous accuse souvent de réduire l'économie à une simple affaire de chiffres. Et c'est pour ça que dans certains milieux de la société nous sommes vus comme des gens sans idéaux. Et même des gens dont les intérêts contredisent les grands idéaux sociaux qui pourraient être réalisés par des interventions encore plus ambitieuses de l'État.
Mais la création de richesse, c'est un idéal. La possibilité pour les individus d'êtres plus libres et de réaliser leurs ambitions avec plus de moyens, c'est un idéal. La possibilité d'avoir plus de richesse disponible pour s'occuper des plus démunis, ou des problèmes environnementaux, ou d'autres questions, c'est un idéal.
Il faut présenter un idéal qui convaincra le grand public de la pertinence d'avoir des politiques qui favorisent la création de richesse, et qui augmentera le capital de sympathie dont bénéficient les personnes qui travaillent dans le monde des affaires.
Mais comment faire? Et permettez-moi de conclure là-dessus…
J'ai développé l'intime conviction que la bataille pour convaincre les Québécois d'appuyer des politiques favorables aux entrepreneurs et à la création de richesse doit notamment être menée avec des arguments culturels et historiques.
Je n'ai pas l'intention de vous donner un cours d'histoire ce midi. Mais vous avez sans doute remarqué comme moi que, dans les débats publics, les politiques favorables à l'entrepreneuriat et au secteur privé sont souvent associées aux États-Unis. On nous accuse de vouloir américaniser le Québec. Ce sera peut-être différent maintenant avec un nouveau gouvernement américain plus à gauche!
Pourtant, les Québécois, dans leur propre passé, ont une multitude d'exemples de succès qui ont vu le jour grâce à la libre entreprise, à la liberté individuelle et à la responsabilité personnelle. Ces valeurs sont des valeurs universelles, et elles sont aussi les nôtres. Ce sont aussi des valeurs québécoises.
Il est faux de penser que l'histoire du Québec et du Canada est une longue suite d'interventions étatiques et que, sans l'intervention des gouvernements, les entrepreneurs du Québec n'arriveraient pas à se développer.
Pensons-y un peu, c'est quand même méprisant pour nos ancêtres qui, sans attendre l'aide de l'État pour la plus grande partie de notre histoire, ont construit la société riche et dynamique dans laquelle nous vivons aujourd'hui.
Je pense que nous devrions redécouvrir avec fierté ce passé, cette identité québécoise qui en est une de travail, d'audace et d'entrepreneuriat.
En terminant, laissez-moi vous dire :
Vive le Québec! Vive le Québec… libre! Un Québec libre… d'entreprendre ! Libre de redécouvrir sa véritable nature ! Libre de se développer à la mesure de ses rêves, de ses ambitions et à la mesure de son talent !
Édition de mai 2012 • Rapport d'activité 2011 : un bilan des plus positifs qui se traduit en de nombreux gains tangibles pour les employeurs du Québec • Assemblée générale annuelle • Modernisation du régime de santé et de sécurité du travail • Colloque sur le projet de loi visant la modernisation du régime québécois de santé et de sécurité du travail • Jour commémoratif des personnes décédées ou blessées au travail...
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