Pour qui sonne le glas?
Michel Kelly-Gagnon, président du Conseil du patronat du QuébecLa Presse, 3 octobre 2008, p. A-21 L'auteur signe ce texte à titre personnel.
On nous dit que les causes et origines de la crise financière actuelle sonnent le glas du diktat des marchés et du rapetissement du rôle de l'État, ce qui serait, selon plusieurs observateurs, le credo général depuis l'arrivée en force des idées néolibérales incarnées par Ronald Reagan et Margaret Thatcher au début des années 80.
Selon cette vision des choses, le libéralisme économique tel que pratiqué depuis bientôt 30 ans doit être revu et on doit augmenter le niveau d'intervention de l'État dans l'économie en général et à l'égard du secteur financier en particulier.
Un intellectuel britannique de gauche bien en vue parle d'une « crise du capitalisme » tandis qu'un journal français de droite déclare que « l'économie néolibérale est en faillite ». Bref, presque tout le monde, à gauche autant qu'à droite, se rallie à ce diagnostic.
Mais, dans les faits, les 30 dernières années ont-elles réellement été caractérisées par le libéralisme économique et le rapetissement du rôle de l'État? Permettez-moi de présenter quelques données qui semblent montrer exactement le contraire.
Les études annuelles du Mercatus Center de l'Université George Masson nous enseignent qu'en 1980, le budget total des organismes américains de réglementation économique était de 2,3 milliards de dollars (en dollars constants de 2000)... Or, il est maintenant (2008) de 6,1 milliards (toujours en dollars constants)! Autrement dit, les ressources consacrées à la réglementation économique ont connu une augmentation nette de 165 % durant les trois décennies de supposé libéralisme économique et de rapetissement de l'État.
En fait, en regardant seulement les ressources dédiées aux organismes américains dont le mandat est spécifiquement lié à la réglementation de la finance et des banques, on observe que leur budget est passé de 725 millions, en 1980, à 2,3 milliards aujourd'hui (toujours en dollars constants). Selon cette mesure, la réglementation dans ce domaine a triplé au cours des 30 dernières années.
Même sous Ronald Reagan, la réglementation économique a augmenté de 19 % durant chacun de ses deux mandats.
L'interprétation à la mode de la crise prend un air particulièrement ironique quand on considère le marché particulier d'où elle est en grande partie issue il y a un an. En effet, la moitié des hypothèques résidentielles américaines étaient déjà détenues (ou garanties) par deux quasi-sociétés d'État (« government sponsored enterprises », comme on dit dans le milieu), Fannie Mae créée par Franklin D. Rosevelt en 1938, et Freddie Mac, établie par le Congrès en 1970. Ces deux entreprises bénéficiaient non seulement d'une garantie financière de l'État américain, mais également de conditions réglementaires privilégiées. Bref, le marché américain des hypothèques résidentielles était déjà, avant la crise, l'un des plus étatisés en Occident.
En fait, ce marché a été depuis trop longtemps contrôlé par des politiciens dont l'intérêt était de consentir des hypothèques à des personnes qui n'avaient pas les moyens de les assumer afin de pouvoir se targuer de « donner du crédit aux pauvres ». C'est par exemple ce que fit le Community Reinvestment Act, adopté sous le président Carter et renforcé depuis. On en voit aujourd'hui les conséquences.
Ce qu'il faut surtout craindre, ce ne sont pas les erreurs du passé, mais le danger de commettre les mêmes à l'avenir. Gardons-nous, quand la crise actuelle sera apaisée, de continuer à réglementer et à contrôler encore et toujours davantage, car la croissance exponentielle du fardeau réglementaire n'a rien fait de bon pour empêcher la crise actuelle, bien au contraire.
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